J’écoutais Una Mattina de Ludovico Einaudi tout en démarrant un nouveau tableau, absolument excitée par la nouvelle performance que j’allais faire et particulièrement, par cette nouvelle expérience émotionnelle que j’allais vivre et qui allait encore me transformer au plus profond de mon être. J’étais dans un état d’euphorie et de sérénité en même temps, émerveillée par la découverte de nouvelles connaissances à explorer, par une innovation, une idée nouvelle, le plus souvent, là où je l’attends le moins !

Alors que mon geste était précis et quasi autoguidé par ce moment de création, mon esprit lui, était comme une tête chercheuse en quête de sens, d’amélioration de l’idée que je souhaitais transmettre, de la meilleure façon de communiquer au plus près du message qui m’habitait… Tout est dans le détail, toujours. C’est une obsession.

Je venais de fermer mon entreprise deux ans auparavant, après 20 ans de direction des affaires, celles des autres pendant un temps, puis les miennes pendant plus d’une décennie. J’avais pu observer au contact de mes confrères, consoeurs ou partenaires dirigeants d’entreprises, combien les modèles traditionnels de leadership étaient inadaptés à la complexité du monde et à ses demandes multidimensionnelles.

J’ai acquis la croyance que ces modèles ultra-testostéronés ont probablement échoué parce qu’ils n’ont pas su tirer partie de l’intelligence émotionnelle des individus, c’est-à-dire cette aptitude à être dans la conscience de soi comme de l’ensemble, cette capacité à être créatif, à imaginer l’impensable, à être empathique, incarné… autant de compétences fondamentales que j’ai pu expérimenter en tant qu’artiste. Des expériences sensibles, sensorielles et intuitives que le monde de l’entreprise et ses leaders risquent peu, encore aujourd’hui, de s’autoriser. 

Et puis une question est venue me titiller comme une puce derrière l’oreille d’un chat : 

Si les artistes performants dans le monde sont des leaders, est-ce que les leaders performants de ce monde sont aussi des artistes ? Leaders et artistes ont-ils des compétences communes ou parallèles ?

Artistes et leaders : mêmes défis, mêmes espérances

Ce qui est important pour moi en tant qu’artiste, c’est d’inspirer, rassembler, provoquer un changement dans la manière de penser des personnes, inventer ou incarner des possibilités ou même des « possibles » que je n’avais pas imaginer auparavant, rendre visible une connaissance invisible, être au service de choses qui me dépassent… le tout, de mon vivant ! 🙂 Finalement, beaucoup de traits communs aux autres artistes en quête de sens et beaucoup de traits qui devraient pouvoir toucher les leaders d’entreprises, spécifiquement dans nos sociétés en pleine mutation. En connectant les mondes de l’art et du leadership, probablement pourrons-nous apporter des réponses plus adéquates aux défis du XXIème siècle et, plus particulièrement aux individus qui souhaitent s’améliorer eux-mêmes et améliorer leurs organisations.

Il me paraît plus que nécessaire que les dirigeants de notre époque développent leur intelligence émotionnelle – certains appellent ça le quotient émotionnel ou QE- par des pratiques de créativité, de création de sens afin se connecter aux dimensions interdisciplinaires, interpersonnelles et intrapersonnelles. L’intelligence émotionnelle devrait être la langue internationale du leadership ! 

À moins de s’enfermer dans la technique ou « l’art-marketing » -en quête de fric avant d’être en quête de sens- l’artiste est par nature transdisciplinaire. Il n’y a pas de cloisons entre le haut et le bas, le nord et le sud, l’est et l’ouest quand il crée, tout comme il n’y a pas de sommet à sa pyramide, parce que son monde n’a pas de forme, il est infini, interconnecté et en constante expansion. Sa conscience est globale et son véhicule n’est autre que l’émotion avec un grand « E », celle qui nous révèle notre pouvoir d’humanité, nous relie et nous élève. « Plus on s’élève, plus on converge » écrivait Pierre Teilhard de Chardin en parlant du monde des sciences qui, au fur et à mesure de ses découvertes, n’a jamais été aussi proche du monde de la spiritualité. Et c’est donc bien l’émotion révélée par notre acte de création qui nous permet cela. Être artiste, c’est se connecter et connecter les gens avec l’histoire humaine, les amenant ensemble bien au-delà des compétences ou des connaissances de chacun. Les vrais leaders font la même chose. Artistes et leaders font face aux mêmes défis et espérances au regard du monde. Ils ont beaucoup en commun et beaucoup à apprendre l’un de l’autre.

Devenir un leader-artiste ou un artiste-leader

J’ai eu très tôt des prédispositions pour le dessin, la poésie, la musique, les arts du spectacle et je me suis toujours sentie artiste au plus profond de toutes mes cellules ! Créer et rassembler sous cette énergie me mettait dans une joie ineffable et je n’avais de cesse d’imaginer et d’inventer des choses qui pourraient encore et encore me connecter et connecter les autres à cet « état de grâce ». À 4 ans, je me baladais partout avec une baguette magique de ma fabrication en imaginant que si je touchais les gens avec cette baguette, ils allaient ressentir tout ce qui m’élevait et que d’un seul coup, tout allait s’arranger pour eux ! Cependant, vous vous en doutez un peu, ça n’a pas très bien marché. 

Comme beaucoup d’entre vous probablement, j’ai été éduquée dans l’idée qu’être artiste n’était pas un métier, au mieux, ça devait rester un loisir. Autant vous dire que lorsque vous avez ça dans les tripes, l’âme et le cœur, vous traversez cette « fin de non-recevoir » comme un déchirement d’envergure interplanétaire ! Je me sentais comme une plante hybridée et hors sol. Alors j’ai poussée sous serre, celle de l’université puis de l’entreprise. À 22 ans, j’étais directrice administrative et financière d’une des plus grosses filiales étrangères d’un groupe de nouvelles technologies de l’information et de la communication. Une douzaine d’années et quelques montagnes russes plus tard, je créais en 2005 ma propre entreprise, laquelle, 3 ans après, me permettait d’être leader sur mon secteur d’activité. Vous parlez d’un grand écart ! 

Lorsque j’ai décidé, en 2016, de repartir de zéro pour devenir artiste à 100%, les gens –mes clients, partenaires, amis, etc.- pensaient que c’était une lubie, que je faisais ma crise de la quarantaine, ou que sais-je encore ! Pourtant, je ne me suis jamais sentie autant « rassemblée ». Je touchais à peine du doigt que, ce qui avait probablement contribué à ma réussite entrepreneuriale, c’était le fait d’avoir su allier mon âme d’artiste avec mes compétences techniques et managériales. L’inverse est aussi réalisable ! 😉 

Depuis, au-delà de ma vie d’artiste (je tripe rien que d’écrire ça !), faire des allers-retours sur les ponts qui relient l’art et le leadership, m’amuse beaucoup. Dans mon petit laboratoire personnel d’expériences humaines connectées, j’ai identifié quelques clés et compétences inhérentes à l’artiste-leader ou leader-artiste et comment LE LEADERSHIP INSPIRÉ peut libérer (délivrer !) l’imagination, la créativité, l’innovation et une forme de connaissance plus complexe, car plus globale et interconnectée.

 – L’empathie pour connecter avec son public : 

Lorsqu’on est dirigeant/e d’entreprise ou même élu/e, on est en relation avec une multitude d’intervenants : les clients, les employés, les citoyens, les associés, les partenaires stratégiques, les fournisseurs, les pairs, les syndicats professionnels, les administrations ou organisations d’État, etc. On ne peut décemment pas atteindre efficacement ou entraîner, influencer son public avec un courrier, un mail ou une présentation PowerPoint ! On le peut en revanche par la cohérence et les efforts délibérés pour comprendre et se connecter efficacement avec les gens. Une telle connexion nécessite une communication plus efficace à l’intérieur et à l’extérieur de l’organisation ; cela nécessite avant tout de l’empathie. 

Beaucoup de programmes de développement personnel et professionnel mettent l’accent sur la science du leadership, « l’art du leadership ». Mais l’art du leadership n’a malheureusement souvent rien à voir avec l’art ! L’humain est un aspect essentiel du leadership : cette capacité à créer et maintenir des liens singuliers avec un public et ce, bien au-delà de l’analyse des attentes de celui-ci. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle décrypte les attentes, expressions et besoins du public avant même que celui-ci en est conscience. Alors de quelle valeur ajoutée humaine peuvent se doter les leaders du XXIe siècle ? Si les dirigeants d’aujourd’hui ne travaillent pas leurs capacités empathiques, tels des artistes, alors fort est à parier que ces leaders-là seront enclins à la déshumanisation et à la merci nano-technologies et des robots… qu’ils croiront d’ailleurs maîtriser ou diriger. 

– Ressentir pour impacter :

En tant qu’ancienne dirigeante, s’il y a une chose que j’ai expérimenté jusqu’à me vider totalement de mon énergie vitale, c’est bien cette fameuse « maîtrise des émotions » ! Plus on monte dans les échelons, plus les émotions sont malvenues : « on n’a pas le temps pour ça ! », « tu ne vas pas t’écouter ! », « ils feront bien ce que tu leur diras », etc. Cet entraînement à l’abnégation de son ressenti est une véritable mort lente, une autoroute de déshumanisation, avec une double peine pour les femmes pour qui la moindre expression de cette forme d’intelligence est étiquetée comme un signe de faiblesse. Pourtant, les fois où j’ai assumé le fait d’être une femme dirigeante qui n’allait pas se comporter en “homme-pissant-plus-loin-que-son-voisin” (ou “femme à couilles”, c’est pareil !), ces moments où j’étais à l’écoute de mes émotions tout en me laissant traverser par elles, c’est bien là que j’ai atteint les sommets ! Aussi, je crois nécessaire, à bon escient, de sortir de derrière nos titres et fonctions, ne serait-ce que pour savoir si notre public a bien entendu ce qu’on avait l’intention de dire.

Être leader, c’est d’abord écouter et entendre sa musique intérieure, aligner ce que l’on a à dire avec le ton de notre voix et nos actes, comme un musicien accorderait son instrument avant de jouer son morceau. Comment inspirer les gens et les fédérer autour d’un projet si nous paraissons désincarné, si notre « instrument humain » est mal accordé ? Il vaut mieux prendre le temps de la conscience de notre alignement intérieur pour impacter les gens, plutôt que de réfléchir à l’impact que l’on veut donner. Tout comme les chanteurs et les musiciens, les leaders doivent également apprendre à régler et tonifier leurs voix intérieure et extérieure, car nos publics, que l’on soit artiste ou dirigeant d’entreprise, entendent notre musique, sentent notre ton, c’est pourquoi il est si important d’aligner le juste niveau d’engagement émotionnel de nos messages et de nos actions. 

– Écouter avec attention pour se connecter :

L’écoute est un art. Elle nécessite attention, ouverture d’esprit et capacité à relier divers éléments, pas forcément visibles. Dans ma vie, j’ai côtoyé de nombreux « experts » et j’ai été effarée de voir à quel point, plus on est expert (autoproclamé le plus souvent), plus on est étroit d’esprit ! La plupart des experts, particulièrement dans les domaines techniques, ont arrêté de chercher ou de se former depuis bien longtemps ! Ils tournent en boucle sur la même piste. À force d’apprendre aux autres, peut-être ont-ils oublié d’apprendre sur eux-mêmes ?

Plutôt que de supposer que son public a compris ce qu’il voulait dire, le leader aurait un intérêt à apprendre à remettre d’abord en question sa propre compréhension, rechercher auprès d’autrui si ce qu’il a voulu dire a bien été entendu. Cela doit se faire dans un esprit d’altérité en vue d’accueillir et non de critiquer. Écouter avec attention augmente la capacité de notre intelligence émotionnelle. Cela engage à la fois l’intellectuel et l’émotionnel d’un individu et intègre le mental, le cœur et l’âme… difficile hein ? Notamment quand plus personne ne sait vous parler ou vous écouter sans pianoter sur son mobile en même temps ! Essayez donc de peindre une toile et d’envoyer un SMS en même temps ! C’est tout simplement impossible. Quelle aubaine !

En tant qu’artiste, lorsque je communique à travers mon acte de création, ma disponibilité est totale et je suis dans l’écoute pleine et entière de ces moments de magie. Mes oreilles deviennent des “antennes” : capter ce qui est juste dans ce qui est dit et non dit, visible et invisible, puis veiller à ce que cela soit accueilli et véhiculé le plus fidèlement possible sur un support, une toile par exemple. D’ailleurs, les publics qui sont connectés à mon art en parlent bien mieux que moi ! Ils ont tout compris. Dans l’expérience de l’échange avec mon public, ce qui est merveilleux, c’est d’observer comment les enfants captent avec une aisance incroyable l’essence même de chaque œuvre, alors que leurs accompagnants, filtrés par leur mental-castrateur-d’émotions, passent à côté. 

Je ne crois pas que l’oreille absolue existe encore dans l’échange entre deux humains, mais il serait heureux de s’en rapprocher… En tout cas, à écouter les enfants, il est probable que nous l’ayons eu à la naissance et que nous l’ayons perdue ensuite. 

– Reconnaître et apprécier les talents des autres :

Bien que certains d’entre nous aient du mal à sortir de leurs ateliers, de manière générale, les artistes adorent se mélanger entre eux. Le fait de multiplier nos talents augmente considérablement nos compétences et notre créativité, c’est indéniable. D’ailleurs, David Ferriol l’a bien compris lorsqu’il a eu l’idée géniale de créer le Mouvement des artistes libres ! 

Dans l’environnement entrepreneurial, si recruter des « talents » n’est pas encore franchement dans les mœurs, reconnaître et apprécier les talents internes existants l’est encore moins. On veut des gens « dociles » qui « sachent faire » et le talent fait peur, renvoyant souvent aux pseudo-difficultés d’adaptation des générations Y ou Z… Mon avis est qu’il s’agit plutôt du dirigeant qui est mal adapté ! Tout comme les comédiens maximisent leurs propres talents en jouant avec d’autres artistes, les leaders inspirés peuvent tirer partie des tous les talents existant sur le lieu de travail. Un leader qui s’engage dans l’intelligence collective en combinant les énergies des individus dans une organisation, surpassera forcément celui qui ne s’appuie strictement que sur son pouvoir. S’il sait créer des synergies entre les membres de son organisation, il constatera une augmentation de sa productivité sans précédent. Être plus attentif à la motivation intrinsèque des individus, à leur créativité innée et savoir manifester –au-delà des évaluations annuelles- de manière informelle l’appréciation de leur talent, c’est ainsi que l’alchimie humaine se crée : en se valorisant et se stimulant les uns les autres. 

– Les artistes s’entraînent et répètent des milliers de fois les mêmes gestes, pourquoi pas les leaders ?

Quel que soit leur art, tous les artistes s’entraînent et répètent sans relâche : ils font et refont les mêmes gestes en recherche constante de perfection d’une peinture, d’une scène, d’un morceau de musique… jusqu’à ce que ça « sonne juste ». Un artiste qui ne s’entraîne pas perd son public, voire n’en a pas du tout. Il n’y a pas de différence avec le leadership, car ce dernier n’est ni un droit, ni une habilitation. Il doit être constamment affiné, raffiné, entraîné et l’exemple par l’action doit prédominer à la fonction. Sans pratique, un leader perd son auditoire. L’essence d’une pratique maîtrisée pour les dirigeants comme pour les artistes est exactement la même : rassembler, générer une pensée constructive, susciter l’émotion dans leur public. In fine, permettre l’évolution et l’amélioration de chacun.

Inspirer… Explorer… Expérimenter

L’inspiration est le propre de l’artiste qui crée avec et pour des motivations souvent profondes ; il en est de même avec les individus dans les organisations qui ont une motivation intrinsèque à leur travail. Lorsque les leaders inspirent les gens, les gens sont motivés.

Plutôt que d’essayer de «  fabriquer de la motivation », un leader devrait inspirer par son exemple, par son travail exceptionnel, appelant ainsi le désir inné chez les autres à vouloir faire une différence. Cette forme de leadership embrase l’imagination des gens et déclenche à son tour l’adhésion et l’innovation. 

Je crois fermement que le leadership du XXIè siècle doit être fondé sur la capacité à créer, à soutenir et à inspirer par l’exemple. Les leaders inspireront à leur tour d’autres leaders parce qu’ils sauront reconnaître, apprécier et relier les gens dans une intelligence subtile englobant l’esprit, le cœur et l’âme… Un leader inspiré et inspirant qui aura su explorer son âme d’artiste.

Almakan
Artiste-auteure en avenirs possibles
et exploratrice d’émotions

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